_Le cancérologue.
Je reçois plusieurs dizaines de personnes par jour. Ils n'ont aucune certitude mais au moment où ils franchissent cette porte, ils sont déjà certains qu'il est trop tard. J'ai beau me faire rassurant, ils imaginent le pire pour se préparer mentalement. Pour affronter ce qui les attend. Quand ils franchissent cette porte, leur mine est grave et leur regard fuyant. Ils ne veulent pas lire dans mes yeux quelconque compassion, quelconque pitié. Et en une poignée de minutes, ces personnes passent d'inconnus à patients. Il y a les larmes, le silence, la colère et l'incompréhension. Tout dépend de la personne, les réactions ne sont pas les mêmes mais pour tous grandiront en eux la souffrance et la peur. Alors ensuite tout s'enchaîne et tout va vite, les consultations mensuelles, les scanners, les traitements. Cet ensemble devient un nouveau quotidien qu'ils doivent gérer, qu'ils doivent laisser entrer dans leur vie. Rien est facile, mais rien est pire non plus. Je suis plus d'une centaine de personnes; plus de la moitié sont sur le point de mourir. C'est un jour comme les autres pour le médecin que tu es, mais pour la personne devant toi c'est un fardeau. Un passage obligé qui peut lui annoncé, enfin, le meilleur ou alors le pire. En un quart d'heure, tu sais ce qu'il en est. La personne se déshabille, tu connais par c½ur son corps et son organisme et tu sais déjà pas mal de choses sur sa vie. Puis voilà, il te reste à peine cinq minutes pour te décider sur ce que tu vas dire à ce patient qui se tient en face de toi. "Vous n'avez plus que quelques mois à vivre.", "Seulement deux ans.", "Vous êtes foutu.", "Vous allez guérir." Et chaque jour tu te demandes qui aujourd'hui, va se prendre la réalité en pleine figure, nu devant toi. Une femme au foyer, seule avec 3 enfants ou alors un vieil homme marié, père et grand père, qui a coutume de mettre ses habits du dimanche pour venir te voir. Dans ce cabinet aux murs blancs, les patients y sentent la maladie, l'espoir, la douleur, l'angoisse. Il y a cette odeur, plus que présente, de désinfectant qui essaye, tant bien que mal, de dissimuler le véritable parfum mortuaire de cette pièce. Mais pour moi, homme de quarante trois ans qui ne cesse de voir des personnes dont la durée de vie se voit réduite. Qui ne sent même plus ce parfum ignoble qui émane de son cabinet. Pour moi, derrière cette porte s'y trouve ma honte, mes échecs et mes mensonges.